J’ai replacé mon chien

temoignage muzo
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Je suis Alaska Mittelette et je suis consultante en comportement animal

Ma mère a toujours été très proche des autres animaux, donc très vite, très jeune, j’ai appris à les respecter et à les aider à mon tour. Mon enfance et mon adolescence ont été ponctuées de sauvetages, avec ma mère, plus rarement mon père, avec mes ami·es, ou en me débrouillant seule, où je rentrais à la maison avec une ratte sauvage dans un carton, un pigeon dans ma veste ou un chien errant en bout de laisse en rentrant du collège.

C’est donc naturellement qu’en grandissant, je me suis dirigée vers les métiers de soin aux animaux. J’ai cumulé diverses expériences en tant que soigneuse animalière (notamment en zoos et en fermes) et en tant qu’assistante vétérinaire. Ces années sur le terrain m’ont ouvert les yeux sur la place des autres animaux dans notre société et m’ont amenée à m’investir dans les mouvements de considération de leurs intérêts. Je suis devenue militante et me suis engagée auprès de nombreux projets, collectifs et associations. Sous les conseils de mon partenaire, nous avons fondé ensemble notre première association animaliste pour augmenter l’efficacité de nos sauvetages et sensibiliser le grand public à certaines thématiques.

L’une des seules constantes durant tout ce cheminement professionnel et personnel a été ma fascination pour le comportement animal (le nôtre comme celui des autres animaux). Mon intérêt pour le sujet n’a jamais cessé de croître et c’est pourquoi aujourd’hui je me forme en continu pour me spécialiser dans cette discipline.

L’adoption

Alors que ma mère m’encourageait dans mes aventures et mes sauvetages de dernière minute, mon père, lui, était un peu plus réticent et était souvent mis devant le fait accompli. Bien que mon père approuvait la nécessité de mes actions (venir en aide aux plus vulnérables), il n’en approuvait pas toujours leurs conséquences (à juste titre). Il y avait donc toujours une phase de négociation lorsque je ramenais un animal à la maison (ou en évoquait l’idée) qui escaladait parfois en conflit (mon envie et parfois même besoin de venir en aide aux autres animaux VS les besoins et limites de mon père ainsi que les miennes).

Le jour où je suis allée chercher Kenaï (un chiot croisé berger allemand), j’ai pris la décision de tricher et j’ai menti. Je vivais encore chez mes parents à ce moment-là mais j’avais prévu de quitter le domicile prochainement. Quand je suis rentrée à la maison de nuit, avec mon petit charbon dans mon écharpe, j’ai menti et j’ai dit à mon père que je l’avais trouvé en ville, que j’avais été témoin d’un abandon. Le premier truc qui me soit passé par la tête en somme pour justifier sa présence et attiser sa pitié pour qu’il me laisse le garder. C’était irresponsable de ma part, mais c’est passé, et ça a fonctionné.

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En réalité, Kenaï était une adoption complètement improvisée. Kenaï venait d’une portée accidentelle chez des particuliers dans un environnement insalubre, où les chiots étaient confiés très tôt et très rapidement à travers une petite annonce relayée sur les réseaux sociaux. Je ne le savais pas (et à l’époque j’étais même persuadée du contraire), mais je n’avais ni la maturité ni le recul nécessaire pour me rendre compte que je n’étais absolument pas préparée à accueillir ce chien. J’étais mineure, naïve, et je ne connaissais rien aux sciences comportementales (encore moins à ce qu’on appelle aujourd’hui “l’éducation positive”). J’allais également très mal durant cette période et j’étais déscolarisée, et c’est que très récemment que j’ai réalisé à quel point ce contexte avait probablement mal influencé mes choix.

Le problème c’est que ce mensonge, qui à la base servait un objectif précis et privé que je pensais être sans répercussions négatives (c’est à dire une ruse pour amadouer mon père point à la ligne, je ne savais pas à l’époque ce qui nous attendait au tournant Kenaï et moi), a pris des proportions gigantesques, par ma faute. Je ne sais plus comment, ni exactement pourquoi, mais il me semble que quelqu’un un jour m’a demandé d’où est-ce que Kenaï venait et machinalement, j’ai sorti la même bêtise, parce que j’étais déjà suivie par un certain nombre de personnes à l’époque (des sphères animalières et militantes) qui avaient beaucoup d’attentes envers moi (trop pour une adolescente). Je n’ai pas osé avouer avoir sorti un chiot d’un environnement douteux sur un coup de tête pour l’adopter, surtout à l’âge que j’avais (17 ans). C’est idiot. Parce que ce mensonge, une fois que l’engrenage était en marche, à chaque fois que je le répétais, il était de plus en plus difficile pour moi de faire machine arrière, sur une information pourtant triviale à la base.

Kenaï était haut en couleurs

Quand Kenaï est entré dans ma vie, il n’avait que deux mois. Il était frêle, maigre, son poil était en mauvaise santé. Il avait de la diarrhée et était rempli de vers. Du haut de ses quelques centimètres, il s’asseyait dans sa gamelle lorsqu’il mangeait, sur son tas de croquettes, et grognait sur quiconque osait approcher. Il était “timide” et même parfois fuyant les premiers jours. Il adoptait beaucoup de comportements d’évitement. Il avait également du mal avec l’extérieur et les humain·es qu’il ne connaissait pas. À l’époque, je ne voyais pas toutes ces informations et celles que j’observais, j’en tirais les mauvaises conclusions. Je n’avais pas le savoir et les compétences pour relever ces éléments et donc encore moins les comprendre.

En grandissant lors des mois qui ont suivi son arrivée, il est devenu un chiot plus joyeux et affectueux. Il adorait le contact physique et occuper l’espace (ça c’est resté, même après avoir dépassé les 25kg ha ha !). Il était un chiot particulièrement énergique, son jouet préféré était un frisbee et il adorait mastiquer les mains, les vêtements, les meubles, les sols. Les murs de mes parents se sont très rapidement transformés en gruyère. Mon père rebouchait tant bien que mal chaque oeuvre d’art que Kenaï lui laissait, alors que nous étions loin de rouler sur l’or. Ses traces de griffes et de crocs ponctuaient celles que j’avais moi-même laissées à travers la maison en tant qu’enfant. À chaque bruit de sonnette, c’était un cataclysme qui s’abattait sur nous : Kenaï semblait perdre les pédales et s’en prenait aux invité·es. Chaque poubelle, chaque assiette, chaque Tupperware, sachet, boîte d’aliments qui était à sa portée disparaissait dans la seconde puisqu’il trouvait toujours un moyen pour monter sur les plans de travail, les tables et toutes autres surfaces. Mais il adorait aussi regarder Disney et plonger dans l’eau. Il aimait dormir sur nous et avec nous, à la maison comme au milieu de la montagne. Il aimait la neige plus que tout.

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Il avait deux facettes : celle prévisible et désirable, et celle qui nous effrayait, qu’on ne comprenait pas et qu’on ne contrôlait pas, mais qu’on pensait faire partie du développement normal d’un chiot et qui allait lui passer. On le surnommait “Taz”, comme le petit diable de Tasmanie dans les Looney Tunes. Il était un petit cyclone qui augmentait en taille et en rapidité à une vitesse impressionnante.

Le début de la “réactivité”

Quand il a grandi et qu’il est devenu plus avenant, c’est là qu’il a commencé à faire peur. Kenaï était plus gros et impressionnant. Les gens avaient peur de lui, l’appelaient “le loup”, changeaient de trottoir, le contournaient, criaient s’ils étaient surpris par sa présence, le fixaient intensément. Très rapidement, il semblerait que toutes ces imprévisibilités, petit à petit, sortie après sortie, l’ont rendu “réactif”. À chaque micromouvement d’hésitation, de recul ou d’appréhension, il se déclenchait, et pas qu’un peu. Il tournait autour du déclencheur, sautait, aboyait, grognait, tirait à m’en faire tomber ou à m’entrainer au sol.

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Ces comportements se sont rapidement généralisés comme un feu de forêt à d’autres stimuli, y compris certains de ses congénères et aux enfants. Un jour, il s’est même jeté sur un petit garçon que je n’avais pas vu et l’a trainé par le pantalon ; ce n’était pas du jeu mais très clairement de l’agression. Ce jour-là, j’ai eu très peur et j’ai réalisé l’ampleur du problème, que ça n’était pas “que du feu” : si la laisse m’échappait, il attaquait. Ses niveaux d’anxiété ont augmenté, ses comportements masticatoires ont explosé, ses vocalisations également. Il a développé des SRP² (Separation Related Problems) ainsi que de très nombreux conditionnements indésirables que j’avais involontairement implantés dans notre quotidien et qui s’aggravaient dans le temps (puisque continuellement entretenus).

À l’aide !

À ce stade, mes parents et moi nous impatientions et inquiétions face aux comportements indésirables que Kenaï cumulait, dont l’intensité et la fréquence augmentaient et que les punitions n’influençaient plus du tout. Notre relation commençait à s’abîmer, ce qui créait une boucle de rétroaction punitive (pour lui comme pour moi) et contre-productive. C’est à ce moment-là que j’ai décidé de consulter une comportementaliste “en positif”, puisque j’étais en train de découvrir cette philosophie et que c’est ce que je souhaitais pour Kenaï. Je venais de passer deux ans en lycée professionnel et en stages à étudier des meutes de loup en parcs zoologiques et je voulais en faire mon métier. J’avais grandi avec Cesar Millan (un dresseur de chiens hautement critiqué) et j’étais encore fortement influencée par plusieurs mythes délétères vis à vis du comportement canin. Je commençais à découvrir le monde du “positif”, sans en étant encore trop convaincue mais j’étais prête à essayer parce que ce qui m’importait avant tout le reste était le bien-être de mon chien.

Désillusion

Je suis ressortie de cette consultation rassurée et plus confiante. Cependant ces sentiments se sont malheureusement dissipés rapidement quand les exercices mis en place n’ont amorcé aucun changement chez Kenaï au fil des semaines. Au contraire, les difficultés rencontrées ne faisaient qu’empirer. Désemparée, je n’ai pas donné suite par manque de résultats et cette expérience n’a fait qu’augmenter mes doutes quant à l’utilisation exclusive de “méthodes positives”. D’autant plus quand plusieurs amies et professionnelles diplômées me prodiguaient des conseils contradictoires vis à vis de l’éducation de Kenaï, y compris mon propre vétérinaire. Je ne savais plus qui et quoi croire et ce que je mettais en place ne semblait pas fonctionner.

Chute libre

Peu de temps après, j’ai déménagé et j’ai quitté le domicile familial. Et c’est là que ce qu’il restait de notre relation s’est détérioré. Je ne savais plus quoi faire ni comment. Je ne reconnaissais plus mon chien et je ne savais plus quoi faire pour l’aider. J’ai multiplié les échecs et les incompréhensions. Les fugues étaient de plus en plus fréquentes, et mon appartement était complètement détruit. Je pensais devoir encore déménager, que naïvement mon logement était peut-être inadapté pour Kenaï, qu’il lui fallait plus grand, donc plus cher. Je n’avais pas les moyens financiers à 18/19 ans mais je me suis endettée et j’ai fait le nécessaire, après avoir manqué de près une convocation au tribunal de la part de mon propriétaire suite à l’état de l’appartement que nous avons passé plus d’un mois à essayer de restaurer, ma famille et moi, à leurs frais. Le bien-être de mon chien était prioritaire.

Le nouveau logement n’a rien changé. J’étais désespérée. Je suis tombée en dépression. Je ne pouvais plus quitter mon domicile : Kenaï détruisait tout en intérieur à s’en blesser, ou hurlait à la mort en extérieur, sautait les palissades, arrachait le grillage ou creusait en-dessous. J’étais extrêmement isolée. Je dépensais des sommes astronomiques pour me faire livrer mes courses et réparer dans la mesure du possible ce que Kenaï détruisait, au fur et à mesure. Je n’avais plus de vie sociale. La copropriété dans laquelle je vivais me menaçait à cause des fugues à répétition de Kenaï, qu’il était “un chien dangereux en divagation” (du fait de sa réactivité), des dégâts qu’il avait déjà causés dans la copropriété et à cause des nuisances sonores. Les trous dans le grillage du jardin et les palissades que Kenaï avait démontées étaient photographiés et envoyés à mon propriétaire, qui me demandait des comptes. Les appels du commissariat étaient devenus fréquents, des policiers étaient déjà intervenus sur place plusieurs fois et j’avais peur pour mon chien.

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Le désespoir et l’isolement

J’étais au bout du rouleau, sous anti-dépresseurs et anxiolytiques, je pleurais régulièrement et je ne savais plus comment sortir de cette situation, j’avais des idées noires. Chaque heure de mon quotidien était régie et monopolisée par la gestion des comportements indésirables de Kenaï avant leur expression, pendant et/ou après. Qu’il ne saute pas sur le bar, qu’il ne s’attaque pas au mur, qu’il ne course pas le chat, qu’il ne démonte pas la palissade, qu’il ne hurle pas sur les passant·es, qu’il ne fugue pas, qu’il ne me morde pas, qu’il n’attaque pas cet·te enfant ou cet·te invité·e (qui ont fini par ne plus venir du tout), qu’il ne se déclenche pas, ne pas le laisser seul, attendre qu’il s’endorme pour aller jeter mes poubelles ou aller aux toilettes sans qu’il panique, gérer la police, les voisin·es, mon propriétaire, ma famille et mes ami·es qui s’inquiétaient. J’ai tenu plusieurs mois comme ça, en stress aigu et prolongé. Mon chien était devenu un aversif à éviter à tout prix sans que je ne puisse le faire et une source d’attaques de panique, je ne savais plus comment me comporter, j’étais complètement traumatisée. Et très probablement que Kenaï aussi. J’ai multiplié les punitions jusqu’à l’usage d’un collier à spray, puis d’un électrique complètement inutile que j’ai jeté dans la semaine après son achat. Mon estime de moi était au plus bas et je me détestais. J’étais devenue ce que je méprisais le plus, en tant que personne et en tant que militante. J’étais devenue aussi méconnaissable que mon chien.

La réalisation

La situation était insoutenable et le commissariat de ma commune avait été très clair sur le fait que les nuisances sonores et les fugues devaient cesser. Je devais également restaurer mon logement et mon jardin à la demande de mon propriétaire. Et plus que tout, nous avions besoin de souffler. Cela faisait des mois que Kenaï et moi nous contentions d’exister. Il était devenu extrêmement difficile de le laisser en intérieur et il en était de même avec l’extérieur ; c’était l’impasse. Je n’arrivais pas à voir comment trouver une place au changement dans cette spirale dans laquelle on s’était retrouvés. Les comportements indésirables de Kenaï étaient quotidiennement déclenchés et maintenus par l’environnement dans lequel il se trouvait.

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La dissonance cognitive

La décision du replacement fût difficile. Pour moi à cette époque, un replacement était juste un joli mot pour dire abandon et se donner bonne conscience, et abandonner mon chien, il en était hors de question. Je n’étais pas ce type de personne. Je militais contre l’abandon. C’était contraire à toutes mes valeurs. C’est précisément pour cette raison que replacer Kenaï était inenvisageable dans mon esprit et que j’ai préféré attendre que notre situation devienne tout simplement impossible à vivre, pour lui comme pour moi, pour l’envisager, suite aux conseils de personnes dans mon entourage.

Aujourd’hui, je me demande si ce n’était justement pas cette attente que j’ai instrumentalisée “pour me donner bonne conscience”, alors que mon chien souffrait. Peut-être que vilipender le replacement nous a juste fait plus de mal qu’autre chose, à Kenaï et moi. Peut-être que ça n’a fait que retarder un changement de vie dont on avait cruellement besoin depuis un moment. Souffrir suffisamment pour prouver qu’on était légitimes à séparer nos chemins.

La séparation

Dans ce chapitre, je ne mentionnerai pas la blessure émotionnelle qu’a été de me séparer de Kenaï en tant que tel. Je ne pense pas être encore capable d’en parler, c’est trop douloureux, et je ne pense pas vouloir parler de quelque chose d’aussi intime publiquement.

Dans un premier temps et dans l’urgence, j’ai demandé autour de moi s’il était possible que quelqu’un accueille Kenaï temporairement pour que l’on puisse regagner un peu de clarté et de contrôle sur la situation. Il est d’abord parti chez une amie très proche, puis chez une amie militante (avec un autre chien en accueil), toutes deux habituées aux chiens et vivant avec d’autres chiens. Extrait de ce quotidien, Kenaï s’est senti déjà beaucoup mieux.

De mon côté, j’étais dans un état catastrophique. Quand je me suis retrouvée chez moi, seule, sans Kenaï, j’ai fait une crise d’angoisse quand j’ai réalisé que j’étais toujours en alerte et que mon état émotionnel était le même. J’ai compris que mes comportements et mes émotions étaient autant conditionnés que ceux de Kenaï et je commençais à mesurer l’ampleur des dégâts. Mon cerveau avait créé des associations négatives avec une quantité phénoménale de stimuli visuels, auditifs et olfactifs de ma vie de tous les jours. Je me réveillais et m’endormais avec la boule au ventre, sursautais à chaque sirène d’ambulance, continuais à laisser fenêtres et portes ouvertes pour “surveiller dehors” (alors qu’il n’y avait plus personne à surveiller), je n’osais toujours pas sortir, je continuais à tout mettre en hauteur, à éviter mes voisin·es coûte que coûte, j’allais aux toilettes la porte ouverte, je me dépêchais pour sortir mes poubelles, toujours à regarder par-dessus mon épaule, même si je n’avais plus besoin de faire tout cela. La peur irrationnelle d’en payer le prix continuait à me suivre. Je vivais encore dans le stress permanent. Il m’a fallu un traitement et des semaines pour me calmer, pour petit à petit me débarrasser de ces réflexes, et quand c’est arrivé, j’ai passé des jours entiers à ne faire quasiment que dormir – mon corps était épuisé. Aujourd’hui encore, 5 ans plus tard, quand je passe devant ce logement, mon rythme cardiaque s’accélère toujours, ma respiration devient irrégulière, j’ai un poids dans le ventre, des fourmillements dans l’extrémité de mes membres, la nausée et des vertiges.

Le replacement

Pendant ce temps, l’idée de ramener Kenaï ici avait perdu tout son sens. Je ne pouvais pas et ne voulais pas lui infliger ça, à lui et à moi. C’était devenu plus immoral à mes yeux que de lui trouver un foyer définitif et plus adapté. Tellement que ça dépassait toutes les idées préconçues que j’avais du replacement.
Tous les jours j’étais rongée par le doute, mais ce dont j’étais certaine, c’est que je ne voulais pas confier Kenaï à une SPA. Je savais qu’avec les problématiques rencontrées ses chances d’adoption auraient drastiquement baissé et les conditions de vie en refuge ne l’auraient pas aidé. Alors j’ai cherché. Pendant longtemps et dans tous les recoins possibles. Mais pour chercher, et donc trouver, il faut en parler.

J’ai donc été très transparente sur les réseaux quant à notre situation et ce qu’il se passait, parce que j’estimais qu’il était nécessaire de 1) ne pas mentir aux adoptant·es pour maximiser les chances d’avoir un foyer adéquat et averti pour Kenaï, et 2) gagner en visibilité (dû au caractère relativement urgent de la situation). J’étais déjà active dans les milieux de la “protection animale” à cet âge-là et donc suivie par un certain nombre de personnes.
Je me suis faite incendiée par des adultes en place publique et en privé. Par des inconnu·es et par des proches. J’ai été cyber-harcelée pendant des mois et des années lors de ma recherche d’adoptant·es et bien après l’adoption de Kenaï. Jusqu’à plus récemment, à la création de mon entreprise, des personnes que je ne connaissais absolument pas sont venues mettre des commentaires négatifs sur mes pages professionnelles en mentionnant “l’abandon” de Kenaï et les méthodes coercitives que j’ai utilisées à l’époque.

J’en fais encore des cauchemars aujourd’hui. Ça a décuplé mon anxiété sociale et désormais j’ai une peur viscérale de m’exposer sur les réseaux, surtout professionnellement, comme si j’avais une épée de Damoclès au-dessus de la tête. J’ai le sentiment de n’avoir aucune légitimité parce que je ne suis qu’une “abandonneuse qui a utilisé des outils coercitifs”, une fraude, bannie, et qui le mérite. J’ai la sensation de l’avoir étiqueté sur le front, que je ne suis que ça et je le serai toute ma vie.

La honte et les pensées dépréciatives

Si ce harcèlement et ces propos publiques m’ont autant blessée, c’est parce qu’ils sont venus confirmer ce que je pensais déjà de moi, c’est-à-dire : “Je suis lamentable et méprisable, j’ai adopté un chien qui n’a rien demandé et que j’ai abandonné parce que je suis une incapable, une égoïste, une menteuse, une hypocrite et une lâche. Ce n’est pas que dans ma tête, je suis vraiment un monstre”.

C’est pourquoi dans ce contexte, j’ai aussi continué à mentir concernant les origines de Kenaï. Il était tout bonnement impossible pour moi de dire la vérité. Quand j’ai vu et vécu le traitement que ces personnes m’ont réservé quand il s’agissait, pour elles, d’un sauvetage “tombé sur ma route”, j’étais terrorisée (et le suis encore) d’imaginer le traitement qui m’attendait si la vérité éclatait. Abandonner ce chien qu’EN PLUS je suis allée chercher de mon plein gré. Même mon partenaire, qui était pourtant présent lors du replacement de Kenaï et le cyber-harcèlement, n’était pas au courant.

Récemment, rongée par la culpabilité, une nuit et pour la première fois de ma vie, je lui ai envoyé un message et je lui ai dit d’où venait réellement Kenaï. Ça peut paraitre ridicule d’un point de vue extérieur, mais c’était un de mes plus gros “secrets” d’adolescente, le genre de secrets qu’on s’imagine emporter dans sa tombe. Ça a vraiment été une libération énorme pour moi d’avouer enfin ça à quelqu’un. C’est ce qui m’a permis de prendre du recul sur ce qu’il en était vraiment et de conscientiser que ce secret n’était au final pas si gros qu’il ne l’était dans ma tête.

Le travail de recherche

Malgré les obstacles et l’épuisement, j’ai fouillé les moindres recoins d’internet afin de trouver LE foyer idéal pour Kenaï. Associations, sanctuaires, particuliers, passionné·es, professionnel·les… ça a été très long, très compliqué et j’étais désespérée mais j’ai tenu bon. Tout était saturé, personne ne pouvait m’aider. Les quelques messages d’intéressé·es que je recevais n’étaient pas adaptés pour Kenaï au mieux, carrément inquiétants au pire. J’ai également reçu, à l’inverse de la vague de cyber-harcèlement me laminant pour le replacement, des personnes me conseillant l’euthanasie ou d’envoyer mon chien dans certains centres de « rééducation canine » (où en réalité des chiens phobiques, « réactifs » et craintifs se font violenter).

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J’ai cherché jusqu’à la trouver. La perle rare. Cette femme a changé la vie de mon chien et la mienne et pour ça je lui en serai pour toujours reconnaissante. Elle est arrivée dans nos vies avec toute sa bienveillance et sa compréhension. Je me souviens m’être dit « c’est trop beau pour être vrai ». Et pourtant ça l’était. Elle vivait au milieu de la montagne dans une grande maison, avec ses chiens et ses chevaux, où les animaux vivaient quasiment en semi-liberté. Un véritable havre de paix dans lequel Kenaï s’est transformé. Nous sommes toujours en contact et les larmes me montent régulièrement quand je vois mon Kenaï, le « vrai », celui trop longtemps enfoui et écrasé par le passé qu’on a partagé, briller et courir à travers des étendues de neige avec ses congénères, se coucher auprès de chatons et léchouiller le ventre de chevaux. Quand je le vois comme ça, mon seul regret est de ne pas avoir su lui offrir cela plus tôt.

La culpabilité

La culpabilité de l’avoir replacé s’est transformée en culpabilité de ne pas avoir été à la hauteur. Être témoin de son épanouissement me comblait de joie comme je l’ai rarement été, mais en même temps, je ne pouvais pas m’empêcher de culpabiliser. Mon cerveau tournait à une vitesse folle, empalé par des dizaines de pensées dévalorisantes : « Comment se fait-il que tout se passe si bien là-bas, mais pas ici ? », « Pourquoi moi je n’y arrivais pas ? », « Qu’est-ce que je faisais de mal, ou en trop, ou pas assez ? », « Est-ce que c’est de ma faute, est-ce que c’est moi qui le rendais comme ça ? », « Est-ce qu’il ne m’aimait pas ? », « Est-ce que c’est parce que je ne l’ai pas suffisamment aimé, ou pas assez fort ? », etc. Je ne dormais pas nécessairement mieux, et du fait que je ne trouvais pas de réponses à ces questions, j’étais paralysée par la peur que tout s’effondre à nouveau dans son nouveau foyer et que les problèmes rencontrés ici, se répètent là-bas. Ce jour n’est heureusement jamais arrivé.

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Le traumatisme

Ce qu’il s’est passé, en revanche, c’est que j’ai tout effacé. Mon cerveau a rayé énormément de mes souvenirs avec Kenaï, les bons comme les mauvais. Cela me demande un effort considérable de me rappeler ces évènements aujourd’hui et de les situer dans le temps. Je me suis amputée de ce morceau de ma vie et je l’ai enterré. Je ne mentionnais plus le nom de Kenaï, je ne parlais plus de ce qu’il s’était passé. Parce que le faire, c’était le revivre, et le revivre c’était traumatique.

Je n’en ai quasiment plus parlé pendant 5 ans, pas même à moi-même. C’était trop douloureux. Sauf qu’ignorer ne fait pas disparaitre, et ce que j’essayais d’enfermer grossissait de plus en plus jusqu’à se déverser dans ma vie personnelle et professionnelle.

Je n’ai plus osé adopter de chien, malgré les nombreuses propositions et demandes que j’ai reçues. Les côtoyer était même devenu difficile, c’était à double-tranchant. J’étais en tel évitement que j’en étais jusqu’à refuser les prises en charge de chiens au sein de mon association. Une odeur, une photo, une musique, un lieu, un sujet : je déclenchais et je remontais dans le temps. Le plus dur a été la déclaration de mon entreprise et de replonger dans « le monde du chien », de m’y exposer à nouveau. D’étudier les sciences du comportement avec la peur de devoir faire face à toutes les erreurs que j’ai pu commettre. Puis de me prendre ces commentaires diffamants après tant d’années. Je me sentais si fragile, je tenais à un fil, comme si le moindre souffle avait le pouvoir de me faire replonger et me ramener à cet appartement.

S’en sortir

Plusieurs éléments m’ont permis de sortir de cette prison mentale, de commencer à reprendre confiance en moi et d’apprendre à me pardonner. D’abord, la thérapie et la médication. Ensuite, les sciences comportementales et les personnes merveilleuses que j’ai pu y rencontrer, comme ma mentore Lisa Longo, qui y a joué un rôle énorme (et qui est l’antécédent immédiat de la rédaction de cet article ♥). Aussi mon partenaire, qui m’a encouragée à sortir de ma zone de confort, à m’affirmer et qui m’a épaulée à chaque étape. Et enfin, ma chienne, que j’aime plus que tout et qui m’a réellement sauvée « de l’intérieur » comme personne d’autre n’a su le faire. Elle m’a aidée à m’ancrer dans le réel, loin de mes fantasmes et m’a libérée des dernières croyances dépréciatives que je m’infligeais.

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Quand le réel devient incompatible avec les croyances

Ce serait mentir que de dire que j’en suis débarrassée. C’est encore dur. J’ai frôlé les crises d’angoisse à plusieurs reprises lors de la rédaction de cet article. J’ai pleuré (beaucoup). Mais j’ai aussi beaucoup appris. J’ai appris, que :

  • L’environnement influence les comportements
  • On ne peut pas contrôler tout l’environnement
  • On ne peut pas contrôler la génétique
  • L’humain est un animal comme les autres soumis aux mêmes lois et principes fondamentaux de l’analyse du comportement
  • Je suis une humaine
  • Je mérite autant d’empathie que j’en offre aux animaux non-humains
  • Les autres humain·es aussi
  • Les chiens sont des individus propres
  • Un chien (ou autre animal) a beaucoup plus d’intérêt de se retrouver dans un environnement adapté à SON individualité que de le forcer à rester dans mon environnement qui ne lui est PAS adapté
  • Aimer un individu c’est vouloir lui offrir le meilleur, même quand ça implique de ne plus être à mes côtés

Il a fallu plus de 5 ans, grâce à mes psychologues, à mon partenaire, à des professionnel·les du milieu des sciences comportementales, et grâce à ma mentore, pour que je commence doucement à intégrer certaines réalités dont personne ne semble oser parler. Un silence qui coûte à énormément d’animaux non-humains et humain·es chaque année. C’est une des raisons pour lesquelles j’ai accepté de rédiger cet article. En tant que professionnel·les, notre travail est aussi d’éduquer notre pays, nos lecteurices, nos followers, nos client·es, nos élèves, à notre propre niveau et avec toute notre bienveillance, petit à petit.

En effet, si j’avais eu un texte tel que celui-ci entre mes mains à l’époque où je vivais avec Kenaï, il nous aurait probablement épargné plusieurs mois de souffrance pour lui, et plusieurs années de souffrance pour moi.

Conséquentialisme et bienveillance

Vous avez le droit d’aller mieux. Les animaux partageant vos vies aussi. Éviter une séparation pour éviter une séparation n’a pas de sens, il s’agit d’un raisonnement circulaire. Cette sacralisation nous fait perdre de vue l’essentiel : quelles conséquences cela aura pour l’individu concerné ? Pour l’humain·e qui en a la garde ? Pour le duo ? Qu’est-ce qui est possible de faire et à quel coût pour le binôme ? Quelles sont les probabilités ? Qu’est-ce qui est le plus coûteux ? Quelles solutions maximisent le bonheur de tous·tes et minimisent leurs souffrances ?

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Le replacement peut être un choix éthique, responsable et bienveillant dans l’intérêt de l’animal concerné, il ne s’agit pas d’un abandon. Le terme d’abandon, comme il est couramment employé, implique de “laisser quelqu’un, un animal, des objets en un lieu quelconque sans s’en soucier ni s’en occuper davantage”, de “s’éloigner de quelqu’un, le laisser, définitivement ou non, sans secours”, ou encore de “laisser sans protection”, ce qui n’est pas le cas d’un replacement. Reconnaître qu’il existe des replacements éthiques dans l’intérêt de l’individu concerné ne veut pas dire approuver ou encourager les replacements “abusifs” qui ne sont pas des replacements éthiques (replacer un animal parce qu’il n’est pas assez joueur ou parce qu’il perd des poils, par exemple).

Un changement d’environnement amène un changement de comportement mais sans collecte de données et sans analyse, nous ne pouvons pas savoir ce qui influence exactement ces comportements. Les suppositions dépréciatives que vous vous infligez n’ont donc pas de sens et aucune valeur. Nous ne sommes pas toujours responsables des problématiques rencontrées avec l’animal dont nous avons la charge, qu’il s’agisse de « réactivité », de SRP… Et plus important encore, nous ne naissons pas parfait·es et informé·es. Nous ne pouvons donc pas reprocher à quelqu’un d’ignorer qu’il est ignorant. Et parfois même, savoir n’est pas suffisant. En tant qu’animaux, nous sommes nous aussi soumis à notre environnement (interne et externe) dans chacun de nos choix et, parfois, cet environnement n’est pas propice pour prendre la “bonne décision”. En tant qu’humain·es, nous sommes également des êtres sentients et à ce titre tout aussi dignes de la même bienveillance que l’on accorde aux autres animaux. D’autant plus quand l’impact psychologique que peuvent avoir les troubles comportementaux (et leur gestion) d’un autre animal sur un·e humain·e sont complètement invisibilisés, silenciés, minimisés ou ridiculisés. Une personne traumatisée ou post-traumatisée n’est plus en mesure de fonctionner correctement. Il ne suffit donc pas toujours de vouloir pour pouvoir. Et même dans certains cas, ce n’est pas parce qu’on peut physiquement qu’il est souhaitable ou responsable de le faire (burn out, dépression, …). On peut d’ailleurs alors reconnaître que le cyber-harcèlement et le dogpiling ¹ ne sont pas non plus des méthodes éthiques ni les plus efficaces.

Nous ne sommes pas toujours le meilleur choix pour gérer ou solutionner les difficultés rencontrées avec l’individu concerné. Le coût peut être trop important, les ressources épuisées ou limitées, la réalisation du plan impossible. Ou alors, une autre option peut l’être tout autant pour un moindre coût pour l’individu, ses gardien·nes ou les deux. La priorité devrait être de penser aux intérêts de l’animal non-humain et à sa qualité de vie, en sachant que le degré de satisfaction de ses besoins dépend directement de l’état et les ressources disponibles de sa·on humain·e. Non pas à ce que les autres penseront ou diront. Ne plus avoir les moyens physiques, psychologiques, matériels ou temporels nécessaires ne fait pas de vous une mauvaise personne. J’irai même plus loin : ne plus avoir ces moyens et garder l’animal concerné à tout prix n’est ni souhaitable ni responsable.

Aujourd’hui, je retiens deux choses

1) Qu’en effet, peut-être que si j’avais eu à l’époque les compétences que j’ai aujourd’hui, cela n’aurait pas assuré quoi que ce soit vis à vis de l’évolution comportementale de Kenaï.

2) Qu’il n’est pas antinomique d’être consultante en comportement animal, et d’avoir replacé son chien. Bien au contraire.

kenai10

Vous n’êtes pas seul·es

Si mon histoire vous rappelle la vôtre : vous n’êtes pas seul·e et le replacement n’est pas un échec. Il n’y a pas plus belle preuve d’amour que de prioriser les intérêts de l’animal qui partage votre vie. N’hésitez pas à vous faire accompagner par un·e professionnel·le de la santé et/ou du comportement canin.


Ressources :

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Réponses

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  1. Bravo pour avoir su témoigner de votre histoire et partager cette expérience qui me touche beaucoup.
    J’ai faillit replacer Kinaï par baisse de motivation et de connaissance, dans mon cas heureusement que des personnes sont venues à mon secours avec les sciences du comportement actuel du chien.

    Bravo en tout cas pour ce témoignage qui n’a vraiment pas du être simple à écrire 🙁

  2. Merci pour ton article !
    J’ai replacé un de mes chiens, et je l’ai caché pendant longtemps, bien trop honte d’admettre que ce chien que j’aimais, que j’avais été chercher en SPA, je l’avais re-donné…
    Et pourtant ça a été le meilleur choix, pour lui, pour moi, pour mon ex-conjoint… C’était un chien adorable, phobique des bruits et des humains, surtout de mon ex-conjoint. Le travail mis en place, les médicaments, avaient amenés des progrès (il n’urinait plus de panique quand mon ex le regardait), mais il restait en hyper vigile ce, connaissait les horaires de mon ex par cœur (et fixait la porte tous les jours à heures fixesen anticipant le retour du “monstre”). Il est parti en vacances chez mes parents et y est resté. Les lechages compulsifs ont disparu progressivement. Ce n’est jamais devenu un chien “normal”, mais ça qualité de vie en fut nettement améliorée (et celle de mon ex aussi, entendre le chien avec qui hurler a chaque mouvement pendant 2ans… Ça use)

  3. Merci pour vos mots et ce texte
    qui me parle. J’ai replacé un de mes chiens il y a plus de deux ans et il n’y a pas un jour où je n’y pense pas. J’ai également subi un lynchage et culpabilisé de ne pas avoir pu faire mieux. Une dépression plus tard, même si je sais avoir pris la meilleure décision pour lui comme pour moi, je ne peux m’empêcher de me dire “et si…”
    Donc merci de dire haut et fort que, parfois, le mieux est de laisser partir un être qui souffre que de le garder à tout prix.

  4. Un seul mot : merci.
    Je crois que c’est la première fois que je lis un article de ce genre. En effet, quand on cherche une nouvelle famille pour l’animal, les gens et meme certaines assos ont tendance à culpabiliser la personne. J’ai fait replacé mon chat il y’a quelques années, il était très agressif, avec les autres animaux et il a fini par nous blesser, aujourd’hui il est le seul chat dans la famille et il est très bien. Cependant, je culpabilise encore, et c’est encore douloureux.
    Je pense que c’est comme ça quand on aime profondément les animaux. Merci pour votre article, vous êtes incroyable.