Selon la neuroscience affective, nous sommes dotés dès la naissance de sept circuits émotionnels identifiés : sans ces affects de base, la survie de l’individu est fortement compromise.

Comme ce n’est pas le sujet du jour, je ne vais pas m’attarder sur les autres six circuits. Nous allons nous concentrer sur un circuit émotionnel spécifique : le circuit émotionnel du jeu (« play »).
Le jeu et les neurosciences
« En l’état actuel de nos connaissances » écrit Panskepp « … un besoin prépondérant de jouer existe chez tous les mammifères… ».
« … quand les animaux arrivent dans un nouvel environnement, ils affichent surtout des activités d’exploration avec peu de tendance à vouloir jouer avant d’être complétement familiarisés avec ces nouveaux lieux ».
« … dans toutes les espèces étudiées, le jeu est fortement inhibé par des motivations telles que la faim, les émotions négatives y compris la solitude, la colère et la peur ».
Panksepp continue en expliquant que, chez les rats, l’isolation sociale (rat détenu seul) augmente le jeu physique quand les rats juvéniles sont réunis, alors que la satiation (plusieurs juvéniles détenus constamment ensemble) diminue le besoin de jeu physique.
Le principe de Premack, dès lors, devient une notion toute relative selon les ressources à disposition de l’animal.
La faim diminue également le comportement de jeu chez les rats mais « un seul repas rend à nouveau le jeu possible ».
Panksepp explique que les jeunes rats commencent à jouer vers leur 17e jour de vie. Si les interactions sociales sont rendues impossibles au début du développement psycho-social (de 15 à 25 jours) « ils joueront vigoureusement dès qu’ils en ont la possibilité » – ce qui tend à démontrer que l’impulsion du jeu ne vient pas d’expériences passées mais d’une impulsion neurologique.
Ce jeu physique entre les rats juvéniles « est fondamental pour l’apprentissage de plusieurs compétences émotionnelles et cognitives » souligne Panksepp « y compris dans la coopération et la gestion de ressources qui influencent le comportement par la suite à travers toute la durée de vie de l’animal ».
Panksepp poursuit en expliquant que le jeu se vérifie d’autant plus facilement que le lien social entre les rats est fort : plus ils sont « amis » et plus ils vont jouer. Plus un congénère (rat) est « harceleur » et cherche à gagner le jeu tout le temps et plus le rat perdant va éviter le jeu avec cet individu. Il ajoute que le jeu permet aux jeunes animaux d’affiner leurs compétences, leur capacité à innover et d’améliorer leur état de santé physique.

Le besoin de jeu est inné
Que peut-on retenir de ces informations ?
Que le besoin de jouer est inné, génétiquement déterminé – ce n’est pas une activité liée à un apprentissage : un chiot qui ne joue pas ne se sent pas en sécurité (école du chiot, congénères trop brusques, etc.).
Que pour s’exprimer, le comportement de jeu demande que l’animal se sente en confiance et en sécurité, au niveau de l’environnement et vis-à-vis de son partenaire de jeu (les jeux sont plus présents en présence de conspécifiques connus (c’est à dire appartenant à la même espèce), d’où souvent une préférence « raciale » entre les chiens.
Qu’un jeu se doit de rester un contexte où chacun accède à des gratifications tour à tour (le concept du « le chien ne doit jamais gagner » semble donc absurde).
Que le comportement dans le jeu « déteint » ensuite sur plusieurs autres comportements (coopération, gestion des ressources) et c’est ce qui nous concerne : en effet, ce que beaucoup appellent encore la « dominance » est, en une très large mesure, surtout une affaire de gestion de ressources. Pour aller plus loin sur ce sujet, vous pouvez suivre ce webinaire Jeux autour de la réactivité
Distinction entre jeu et obéissance
Quand on observe une large frange de propriétaires de chiens, on constate que les signaux tels que « roule », « fais le beau » ou « donne la patte » (etc.) sont donnés avec un ton amusé, léger et, si la réponse du chien n’est pas celle qu’on attendait, la réaction de l’humain est souvent indulgente, voire carrément amusée car « ce n’est pas grave » (et, je confirme ça ne l’est pas, tout au plus cela nous informe que notre apprentissage n’est pas abouti, ce qui n’est pas un drame car tout se travaille).
C’est une toute autre affaire dès qu’on parle de concepts que nous rattachons spontanément à « l’obéissance ». Les rituels « assis, couché, reste, pas bouger », arrivent, eux, avec un ton beaucoup plus péremptoire et, le plus souvent de plus en plus péremptoire si le chien ne nous propose pas le comportement demandé. La plupart des humains imaginent que c’est « l’ordre » qui génère le comportement. Or, évidemment, c’est faux – notre signal est une information de la conséquence à venir et c’est uniquement celle-ci qui fait arriver le comportement. Le chien cherche soit à obtenir quelque chose (et notre signal lui indique cette opportunité), soit il cherche à échapper à quelque chose (et notre ordre l’informe de l’arrivée d’une conséquence fâcheuse).
NOUS FAISONS CETTE DISTINCTION ENTRE CE QUI EST « SÉRIEUX » (OBÉIR) ET CE QUI L’EST MOINS (JOUER, S’AMUSER) MAIS PAS LE CHIEN !
Pour lui, tout ça n’est rien d’autre que du comportement et nous faisons beaucoup de tort à notre apprentissage et à notre chien, en différenciant ces deux registres – alors que le jeu est notre plus bel outil d’apprentissage.
Le jeu est une ressource d’apprentissage
Nous avons une chose presque unique en commun avec nos chiens, c’est que nous jouons bien au-delà de la période juvénile.


C’est une ressource extraordinaire dont on se sert trop peu, parce que englués dans notre préoccupation de contrôle. Non, je ne vous propose pas l’anarchie mais d’imaginer une manière différente d’apprendre, génératrice d’émotions positives.
L’apprentissage par le jeu chez le chiot et le chien
Apprendre la durée d’un comportement est un jeu qui se débute très facilement chez le chiot : il ne bouge pas pendant une seconde, il reçoit un signal de libération et accède à des friandises et à une petite « fiesta ». Un jeu qui monte très graduellement en puissance avec le mouvement de l’humain et construit des positions ultra solides dans un climat de connivence (et sans devoir égrener l’éternelle litanie des « non » si chère au coeur des humains). Cette durée, qui se termine par le mot de « libération » est un concept qui est ensuite applicable à tout comportement et nous débarrasse de la litanie du « reste ».
Se faire pourchasser par son chiot et, dès qu’il vous court derrière et arrive à votre hauteur, renforcer avec moult friandises, pose les fondations d’un rappel confiant et ludique : revenir vers vous est gage d’engagement et de plaisir (attention à ne pas renforcer un pincement de mollets, certains chiens peuvent réagir très fortement au mouvement très rapide).

Jouer à se faire suivre par son chiot de manière engageante et le renforcer quand sa tête est la hauteur de notre cuisse est l’enfance d’une future marche en laisse détendue et même d’une marche au pied académique plus tard. Parce que l’émotion rattachée au fait de marcher près de nous sera celle du jeu, d’une coopération ludique et joyeuse.
Quand votre chiot ou chien arrive à toute allure vers vous, au lieu d’annuler ce comportement en rajoutant une autre exigence comme le « assis », pivoter sur soi- même et lancer le jouet maintient la vitesse, crée de l’anticipation, construit la coopération et donc la confiance.
Votre chien n’est pas branché jouet ? Lancez une balle qui recèle des friandises. Vous n’avez pas envie d’investir ? Achetez une trousse d’écolier bon marché et remplissez-la de friandises.
Le « tug-of-war » (tir à la corde) permet de poser toutes les bases du « prend », du « lâche » et introduit le contrôle du stimulus – il enseigne que tout jeu comporte un début et une fin et introduit des règles sans jamais devoir intimider : le jeu ne fonctionne que dans ces conditions.
Introduction au bitework : prendre, porter, lâcher et échanger un objet – Muzo+
Faites-vous accompagner par un éducateur si vous débutez mais ne craignez pas ce jeu bien « physique ». Bien appris, bien dosé, il est une source d’apprentissage dans la gestion des ressources non négligeable et une source d’amusement infini pour beaucoup de chiens (ne jouez pas machinalement, sans y penser : il vaut mieux 15 secondes de jeu interactif que plusieurs minutes sans regarder le chien).
C’est tout à fait intentionnellement que je ne vais pas vous donner une liste de jeux possibles et, si tout apprentissage peut être ludique, tout prétendu « jeu » peut dégénérer en exercice de contrôle.
Le jeu avec votre chien peut être partout : en ville, dans votre salon, en balade…
Enrichir les balades : jeux de recherche en forêt
Apprendre et éduquer positivement par le jeu
La conclusion est qu’apprendre en jouant, jouer en apprenant, génère des émotions positives multiples qui seront ensuite rattachées au terrain, à une activité, à l’apprentissage de manière générale et, surtout et avant tout, à VOUS, qui devenez un gigantesque renforçateur secondaire.
Pour ceux qui sont tellement préoccupés par le « quand vais-je pouvoir arrêter de distribuer des friandises » – c’est un plus phénoménal.





